Alors qu’en Europe la récession sévit, que , particulièrement en France,
on en appelle à la solidarité européenne, faut il maintenant susciter un débat de cette nature sur un sujet à bien des égards
tabou ?
Hé bien oui !
Parce que l’Europe qui a été construite avec l’aveuglement ou la démission de nos dirigeants a largement contribué aux « trente
piteuses », ces années de crise larvée depuis le premier choc pétrolier .
Parce que les élections européennes de 2009, doivent
être l’occasion d’un débat véritable sur ce qu’est devenue l’Europe et sur ce que les Français souhaitent.
Qu’en est il ?
L’Europe des Monnet, Adenauer, De Gaulle , devait être d’abord celle de la réconciliation de la France et de l’Allemagne sur la base d’intérêts partagés , d’ambitions communes, d’équilibres
et de solidarités respectées.
Les intérêts étaient un continent pacifié, une
alliance face à la menace soviétique, une coopération économique autour du charbon et de l’acier
d’abord, puis d’un Marché Commun.
L’ ambition était celle d’une Europe assurant la
prospérité et faisant entendre sa voix face aux grandes puissances.La force économique de l’Allemagne et la dissuasion nucléaire de la France
s’équilibraient et se complétaient au yeux du monde.
Les solidarités, issues d’un partenariat privilégié, se construiraient dans le développement des échanges culturels, le soutien indéfectible de
la France face à l’Est, l’animation conjointe du projet européen.
Or l’Europe s’élargissant à tous vents, la France
allant de renoncements en erreurs , l’ambition initiale s’est effacée au profit d’une zone de libre échange ouverte à tous les appétits, que le plus puissant économiquement, c’est à dire
l’Allemagne, a naturellement façonnée suivant ses intérêts.
1) Naissance d’une zone
euro-mark : la croissance européenne garrottée
Alors que l’Europe et les Etats-Unis appliquaient les mêmes politiques
expansionnistes lors de la récession qui suivit le premier choc pétrolier de 1973, leurs pratiques divergèrent à partir des années 1980.
Les Etats-Unis continuèrent de recourir aux relances pour sortir des récessions :
budgétaire lors de la récession de 1982 et monétaire au début des années 1990.
A l’inverse, les politiques des pays du SME devinrent restrictives, car il
s’agissait d’assurer la « convergence » des économies pour construire l’ unité monétaire autour d’une future devise dans laquelle les
monnaies fortes, dominées par le Deutsche Mark, auraient la part belle.
- monnaies « fortes » : Deutsche Mark 32,68%, Florin Néerlandais
10,21%, Franc Belge 8,71%
- monnaies « faibles » : Franc Français 20,79%, Livre anglaise
11,17%, Lire italienne 7,21%, Peseta 4,24%
L’euro aussi fort que le Mark , entendait on en
Allemagne !!
Compte tenu de cela , l’ évolution au sein du SME s’est traduite par des politiques monétaires calquées sur celle de l’ Allemagne et un ancrage de plus en plus fort des monnaies nationales au mark.
C’est pourquoi on peut parler de zone euro-mark puisque la monnaie a été depuis, et est encore , gérée de fait suivant les intérêts de l’Allemagne avec
de fâcheuses conséquences pour la croissance de la France.
C’est , par exemple ,dans la première moitié des années 1980, que le chômage de
masse fit son apparition passant d’un peu moins de 6% de la population active à la veille du second choc pétrolier à près de
11%.
Le graphique suivant illustre qu’à partir de 1982 ,
l’écart de croissance entre les principaux pays du SME et les autres grands pays de l’OCDE est devenu important et durable
La politique monétaire restrictive
suivie fut et reste évidemment une des principales causes de cette anémie européenne.
Les taux d’intérêts sont passés en moyenne de moins de 2% en 1980-81 à 4-6% de 1982 à 1989 pour atteindre près de 8% en 1992 à la veille de la récession de
1993
Dans le reste de l’OCDE, ils étaient de 4-6%
jusqu’en 1985, puis ils ont décliné pour se stabiliser autour des 2% et moins en 1991.
Plus significatif encore ,on aperçoit sur ce graphique que , tandis que les Etats Unis à partir de 1989 – 1990 baissaient leurs taux pour
relancer l’économie, l’Allemagne et la France augmentaient les leurs !.
Pourtant l’inflation
en Europe n’était pas moins sous contrôle qu’aux USA.
De fait la croissance économique fut clairement garrottée dans cette zone euro mark !
Plus grave, la divergence entre
l’Europe du SME en 1989 – 1990 et les Etats Unis eut pour principale cause un événement politique majeur , la réunification de l ‘Allemagne , et parallèlement l’aveuglement de la France.
2) L’Europe a payé la réunification de l’Allemagne
Après l’effondrement du mur de Berlin le 9 Novembre 1989 , la réunification de l’Allemagne a été menée tambour
battant par le Chancelier Kohl, mais suivant des méthodes lourdes de conséquences pour l’union monétaire en construction.
Sur un plan technique elles se
présentèrent comme suit :
- traité monétaire du 18 mai 1990 entre RFA et RDA stipulant qu’au 1er Juillet le Deutsche Mark( DM)
ouest allemand devenait la monnaie de la RDA : un ancien mark est allemand vaudrait un DM ouest allemand !
- l’Allemagne de l’Ouest va transférer 150 milliards de DM par an pendant près de 10
ans à la RDA pour la moderniser, tout en privatisant 14000 entreprises est allemandes.
- Le chancelier Kohl , pour des raisons électorales, refusa de présenter la facture
de la réunification aux Allemands de l’Ouest, et finança l’explosion des dépenses par l’emprunt plutôt que par l’impôt.
Il s’ensuivit une vive surchauffe de l’économie
et des menaces sur le DM. Fidèle à sa mission de gardienne de la stabilité de la monnaie, la Bundesbank
augmenta les taux d’intérêts comme il apparaît sur le graphique évoqué plus haut plongeant le pays dans la récession….
Face à cette situation , les membres du SME soit augmentèrent
leurs taux d’intérêt pour coller au DM quitte à suivre l’Allemagne dans la récession comme le fit la France, soit en sortirent comme y fut contrainte l’Italie avec la dévaluation
compétitive de la Lire en 1992.
Au total, et malgré l’élargissement des marges de fluctuation des devises après
1992, la politique monétaire de la Bundesbank s’est imposée à tous ceux qui rêvaient monnaie unique.
C’est ainsi que l’Europe des « fédéralistes » , au premier rang desquels la France, s’est amputée durant près de 20 ans du surplus de croissance dont a bénéficié le reste de
l’OCDE !!
Pire, en liant définitivement leur monnaie à celle de
l'Allemagne dominante, et en perdant la liberté de baisser leur change sur les marchés mondiaux,
les pays concernés lui ont concédé un avantage concurrentiel définitif et ont incité leurs entreprises à rechercher la
compétitivité par la baisse quasi exclusive du coût du travail : « dégraissages », compression des salaires,
délocalisations….
Tout se passe comme si nous avions payé la
réunification de l’Allemagne !
Pourquoi la France s’est elle engagée dans cette
voie ?
3) les erreurs France
.
Nos erreurs proviennent d’un défaut de réalisme économique et
politique.
La puissance économique de la France est surclassée par celle de l’Allemagne depuis
plus de 100 ans, notamment dans l’industrie .
Le PIB de l’Allemagne avoisine les 3000 milliards €
quand celui de la France est proche de 1900 milliards €, la population outre Rhin est de 82 millions d’habitants quand celle de la France vient de passer les 64
millions.
Mais l’industrie de l’Allemagne domine
avec près de 23% de la valeur ajoutée produite contre à peine 14% en France.
De très longue date construite sur un
standard élevé de qualité dans les biens d’équipement, l’industrie allemande bénéficie de l’image de ce
qui ce fait de mieux dans le monde, ce qui lui permet de se soustraire en bonne part à la pression sur les prix.
La France de son côté, dont les productions ont une image hétérogène, peine à
dégager une balance commerciale positive, et reste très sensible aux prix, c’est à dire à l’évolution des devises.
Dès lors la France qui aurait nécessité une politique de change et monétaire
accommodante à l’instar de celle de la Grande Bretagne, des USA, du Japon ou de la Chine a commis une lourde erreur en pensant pouvoir faire vivre son économie à
« l’égal » de l’Allemagne.
Manque de réalisme économique qui se perpétue…
La deuxième erreur fut celle de Mitterand qui joua , une fois de plus, le double
jeu au moment de la réunification, et commit la sottise de paraître soutenir la RDA agonisante lors de sa malencontreuse visite des 22 et 23 Décembre 1989 ( postérieure à la chute du mur) en déclarant :"République Démocratique d'Allemagne et France, nous avons encore beaucoup à faire ensemble"
!
Les dirigeant ouest allemands meurtris et déçus par
leur allié français le firent payer à un Mitterand dépassé lors des négociation de Maastricht, où l’Allemagne imposa des conditions conformes à
ses intérêts…
Manque de réalisme politique qui se
poursuit …
4) Alors quelle voie pour
demain ?
En tout premier, la volonté de rétablir la France sans renoncer à une alliance, bien comprise de part et d’autre du Rhin , avec l’Allemagne
puisque de celle là dépend l’avenir du continent.
Cela passe par la remise à plat de la politique
de change de l’euro et de la mission de la BCE : la crise actuelle peut favoriser
l’aggiornamento.
Cela passe ensuite par le renforcement du
rôle des Etats au détriment de la Commission Européenne dont l’idéologie libérale a détourné
l'ambition européenne.
Enfin, le temps est venu, avec l’Allemagne mais aussi
avec les pays fondateurs de l’Europe de redéfinir le projet européen : frontières non extensibles, développement économique régulé et
participatif, préférence communautaire, refus des dumpings fiscaux et sociaux, rapport indépendant aux grandes puissances, organisation confédérale et flexible.
Bref, il s’agit de sortir du piège
mortel dans lequel la France et les Français ont été enfermés, non par faute de l’Allemagne qui a fait prévaloir ses intérêts, mais par faiblesse ou sottise de nos dirigeants qui ont
cédé.
Bien comprendre les raisons qui nous ont amené ici,
c’est aussi tracer le chemin d’une issue possible !
Katsumoto